En 1976, Mohamed Lamine Merbah réalise le film Les déracinés qui plonge les spectateurs dans l'Algérie de 1880, au moment culminant de l'expropriation des "autochtones" par l'autorité coloniale française sous régime républicain. Le film est algérien, réalisé par un Algérien dans une Algérie indépendante depuis 1962. Il propose alors ce que le cinéma français n'a encore jamais envisagé à l'écran : remonter aux racines de la colonisation.

 

Affiche (Les Deracines المقتلعون)

 

Comment le réalisateur, au delà ou en complément de l'histoire elle-même et des dialogues, montre-t-il cinématographiquement la domination des paysans d'Algérie ?

La musique tient toute sa place et marque : si lorsque les administrateurs et les colons français sont à l'écran elle se révèle plutôt enlevée, joyeuse ou haletante, la mélodie récurrente lorsqu'apparaissent les hommes et femmes d'Algérie est le plus souvent triste, lente. Elle ajoute à la scène une dimension tragique comme lors de la mort du Cheik.

L'image reste toutefois le moyen privilégié de montrer cette domination et l'opposition systématique entre colons et colonisés, qu'il s'agisse de la lumière ou des couleurs, du cadrage, du point de vue...


Les choix de cadrage et de point de vue nous paraissent être les plus évidents. Lors de la scène du discours de "l'Administrateur" par exemple, ce dernier est filmé en contre-plongée et centré à l'image, comme la plupart de ses apparations d'ailleurs, renforçant l'idée de puissance, d'occupation maximale à l'écran, de hauteur : le spectateur le voit dans la position du dominant. A l'inverse, le contre-champ donné est en plongée sur non plus un seul personnage, mais une foule de paysans qui regardent par conséquent l'administrateur dans la position du dominé. Cela est renforcé par l'alternance de gros plans sur une personne, colon ou acteur de la colonisation, avec des plans larges sur une foule paysanne montrant ainsi que le pouvoir est confisqué par une minorité. Du reste, lorsque colons ET "autochtones" réunis en un même plan, apparaissent donc en même temps à l'écran, les premiers figurent devant, les suivants derrière.

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Les "autochtones" sont  rarement filmés seuls mais toujours par groupes au minimum de trois ou quatre personnes, plus fréquemment en masse, voire en mouvement suivis par un travelling. plus nombreux, à en saturer parfois l'écran, ils apparaissent, comme dans la réalité, majoritaires dans un pays qui est le leur.

 

Un pays qui historiquement le leur, mais que la colonisation vient déposséder... Ici, les paysages ne montrent qu'aridité et rocaille, travaillés par les paysans, quand les champs verts et terres fertiles leurs sont confisquées.

 

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La scène qui associe le Caïd et l'Administrateur dans son bureau confirme cette dépossession. Entre les plis du drapeau tricolore, se trouve la carte de l'Algérie, et à la droite de l'écran, un globe montrant la volonté conquérante de la République.

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Cette opposition se retrouve dans la tonalité sombre qui caractérise les discussions entre paysans :  autour du feu, fréquence des scènes de nuit, d'ombre ou d'obscurité naturelle...

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L'utilisation des couleurs bleu-blanc-rouge est aussi à noter. "L'Administrateur" est systématiquement entouré de drapeaux ou de fanions aux couleurs de la république. le Caïd, qui apparait comme un collaborateur du pouvoir français contre ses "frères" d'Algérie est lui même habillé de bleu, de blanc et de rouge...

 

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Lindsay MALAYANDI, Christina PHILOMENE,

Emilie AURE, Natacha AURE